La guerre des Skins : mode, culture et politique
Pour retrouver leur âge d’or – avant la récupération de leur mouvement par l’extrême droite dans les années 80 – des skins traquent des skins. Armé d’un documentaire en vente libre, retour sur une épopée aux cheveux courts qui a secoué la capitale à coups de battes de baseball (c’était dans Standard n°22, numéro Super Bad).
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« Contre le racisme et l’intolérance, tu n’as pas peur de la violence, redskin, redskin, red skinhead, les barricades n’ont que deux côtés. » Ces paroles, tirées du morceau RASH – pour Red and Anarchist SkinHeads – interprété par la Brigada Flores Magon pourraient faire partie de la bande originale du documentaire Antifa – chasseurs de skins, commercialisé l’été dernier. Réalisé par Marc-Aurèle Vecchione, il retrace l’histoire méconnue de bandes de « chasseurs » constituées dans les eighties, parmi lesquelles on retrouve un certain nombre de Redskins. Mais si Julien, le batteur de la Brigada, est bien un ancien « Redwarrior », l’une des sections les plus actives de Paris, il serait inexact de les réduire à un mouvement skinhead antifasciste. Si ce dernier existe, notamment aux Etats-Unis dès 1987 autour des SHARP (SkinHeads Against Racial Prejudice), puis avec les RASH, la nébuleuse des chasseurs est pourtant plus diffuse et les premiers d’entre eux ne sont pas, originellement du moins, des skins. Leur genèse est malgré tout indissociable de l’histoire des skinheads. Pas simplement parce qu’il s’agissait de leurs cibles, mais aussi parce que ces bastons face aux skins nazis – les « boneheads » –, c’est aussi une histoire de la rue. Et c’est bien de là que viennent les skinheads.
Dégaine de plus en plus menaçante
Antifa – chasseurs de skins s’ouvre sur la génèse du mouvement dans les années 60 en Angleterre. La contre-culture skin culmine en 1969 : c’est le fameux spirit of 69’ revendiqué par les éléments non politisés. Issus des mods, au goût prononcé pour le modern jazz et les belles sapes, les skinheads mettent en avant leur identité ouvrière, leur look (Dr. Martens, Fred Perry, Ben Sherman) et un certain goût pour la frappe. La plupart grandissent dans les quartiers populaires anglais, auprès des Rude Boys d’origine jamaïcaine auxquels ils empruntent la musique (reggae, rocksteady et ska) et l’attitude rough. Quant aux affrontements entre skinheads et Indo-Pakistanais de l’époque, ceux-ci n’étaient ni politisés ni ethnicisés et relevaient de logiques territoriales de bandes. Point de politique. Cette contre-culture s’essouffle de 1970 à 1975 avant de revenir, portée par la vague punk. Ces nouveaux skins radicalisent l’attitude punk : la « oi!», musique développée autour de Sham 69, prolonge l’inspiration agressive du punk mais « l’hexis » du skin, cette présentation de soi modelée par le social, est plus vindicative et porte publiquement son attachement à la violence. La dégaine est plus « menaçante », comme le souligne, dans le documentaire, Farid, l’un des premiers skinheads parisiens des Halles. Ça plaît. Rico, un ancien Redwarrior : « C’est le skin comme moi j’aime, quoi, c’est mon dieu est la bagarre, ma maison est la rue, quoi. Tu viens me faire chier, tu manges ». Le look, le crâne rasé – pour ne pas se faire saisir au combat – le son, les potes, la fête, la castagne, c’est ce qui compte. Toujours pas politique ? « On s’en bat le coquillard », assure Ammour, de la bande des Halles.
Rico, ex-Redwarrior : « Mon dieu est la bagarre, ma maison est la rue, quoi. Tu viens me faire chier, tu manges ».
« Plier les fafs »
Les premières politisations apparaissent en Grande-Bretagne. Crise économique et sociale, effets dévastateurs de l’ère Thatcher, désarroi des quartiers prolos… Le terreau est là (voir à ce sujet This is England de Shane Meadows). Le National Front et le British National Party initient une stratégie d’entrisme auprès des skinheads. On va les chercher dans les tribunes des stades, sur les bancs squattés, dans les prisons visitées. L’extrême-droite s’insinue aussi chez les skins français : les Tolbiac Toads affichent leur nationalisme, le Nazi Klan se monte autour du Luxembourg. La oi! reflète la popularité du national-socialisme chez les skins hexagonaux (Evilskins, Legion 88, Bunker 84…). Le pavé parisien est largement brun. Les punks se font régulièrement démonter et des quartiers entiers de Paris (les Halles, mais aussi les Puces de Clignancourt le week-end, Gambetta, Nation, Saint-Michel) sont infréquentables pour qui appartient à une sous-culture de rue sans sympathies néonazies.
C’est dans ce contexte redouté que se montent des bandes d’un genre nouveau : des bandes qui chassent. Tournée en voiture, descentes dans certaines soirées. Il ne s’agit pas juste de se cogner dessus, l’objectif, c’est de traquer et de plier les fafs*. L’effervescence du rock alternatif (Bérurier Noir, Ludwig Von 88, Laid Thénardier) offre un cadre propice à la rencontre dans le milieu libertaire et antifasciste français où un fort ressentiment et une volonté de vengeance se déploient. La notion d’antifascisme radical éclot à la naissance du premier SCALP** qui réfléchit à toutes les manières de lutter contre l’extrême-droite – y compris physiquement. Comme le clame Julien dans le reportage : « Les défoncer, tu sais, c’était pour nous, faire acte de salubrité publique. »
« Ducky Boys » & « Redwarriors »
L’expression « chasseurs de skins » est popularisée par les Ducky Boys, nés en 1983 et emmenés par Rocky. Ces rockers nettoient efficacement l’un des lieux d’implantation majeurs des naziskins, les Halles. Forts d’une vingtaine de membres dont l’emblème est une croix celtique amputé d’un bras (formant les initiales DB), ils sont de tous les concerts et de toutes les manifestations où il y a un risque de présence d’extrême-droite. Mais si leur antifascisme est virulent, ils ne cherchent pas à lui donner une coloration politique, à la différence des Redwarriors.
Ces chasseurs apparaissent en 1985 autour du squat « l’Usine » à Montreuil. Quatre, puis sept, puis quatorze membres donnent vie à ce collectif, l’un des mieux réglés de la ville. Leur première descente dans un bar-boîte du XIe arrondissement remplie de boneheads est ainsi passée dans la légende. Beaucoup de vin blanc, une Citroën Visa, des bombers retournés pour se reconnaître, des battes de base-ball, sept gamins motivés et la légende des Redwarriors prend son envol : même si la force publique met la main sur la mêlée (et notamment sur les dents d’un des Redwawas, mineur), les Reds ont réussi un coup d’éclat en venant « shooter les feufas » chez eux. Ils se retrouvent au centre de l’antifascisme radical, organisent le service d’ordre des Bérus, se rapprochent du SCALP et deviennent même les gros bras des premiers temps de SOS Racisme. Mais une bande reste une bande. Lorsque l’association antiraciste les embauche pour des collages en leur confiant deux camionnettes, les Redwawas s’en servent pour coller – de temps en temps – et pour chasser – tout le temps. A coups de poings, de battes et de lacrymos.
La violence, un moyen et une fin
Aux yeux des chasseurs, la violence est toute entière justifiée par les traits de leurs ennemis. La plupart pratique un sport de combat à très haut niveau. Ils ont compris que l’extrême-droite radicale s’implante lorsqu’elle ne rencontre pas de rapports de force dans la rue, à l’image du Groupe-Union-Défense (GUD, 1968-2000). Ce groupuscule néofasciste étudiant s’est inscrit à Assas pour se concentrer, puis a patiemment mais sûrement dégagé l’UNEF*** à coups de barres de fer. Il faudra près de quarante ans pour contester cette suprématie locale. Outre la volonté de ne pas abandonner la rue aux « fachos », outre la centralité de la violence dans les sous-cultures dont ils sont issus, c’est bien la nécessité impérieuse de la violence comme moyen et comme fin pour « lutter contre le fascisme en France » qui justifie leur engagement. A une époque où le pouvoir n’agit pas vraiment contre les groupuscules néonazis radicaux, ces jeunes prennent à bras-le-corps le combat à leur échelle, sur leur territoire, la rue.
Aux yeux des chasseurs, la violence est toute entière justifiée par les traits de leurs ennemis.
Ils connaissent pourtant leurs limites. Savent n’être face qu’à « une petite partie immergée de l’iceberg » et pensent tous que l’extrême-droite ne se combat pas que sur les trottoirs. Contredisant l’adage « on ne règle rien par la violence », les chasseurs finissent par virer en grande partie les boneheads des trottoirs. Beaucoup de naziskins et de natios, fiers d’arborer leurs couleurs et de pavaner tant qu’ils tenaient le haut du pavé, étaient peu disposés à se faire ouvrir le crâne au nom de leurs idées.
Sympathie natio du Kop de Boulogne
Batskin est de ceux-là. Fondateur des Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires, sorte de pot-pourri des différentes bandes naziskins de Paris, il incarne l’effort faf visant à contrer le succès des chasseurs de skins. Le repli sur les gradins du Kop de Boulogne, au PSG et la fondation du très hooligan Pitbull Kop est alors l’occasion, pour les JNR, de se procurer un lieu sanctuarisé faisant office de vivier de recrutement et de théâtre de répétitions. Par ailleurs, la recrudescence de la violence naziskin en 1988 – attentats attribués au Parti Nationaliste Français et Européen, assassinats localisés… – amplifie la motivation des chasseurs. Se forment des Ruddy Fox, mêlant quelques Ducky Boys et des jeunes issus des grands ensembles, jusqu’au mouvement zoulou à la toute fin des années 80. Etre « chasseur » devient à la mode – une fois que le gros du travail a été fait.
Vingt ans plus tard, les fafs n’ont pas repris la rue parisienne, hormis le Parc des Princes et un kilomètre carré dans le XVe. Il y a trois ans, des supporters ultras de Paris, les Tigris Mystic, ont tenté d’épurer le PSG. Mais le poids du nombre était contre eux et malgré quelques coups d’éclat, ils furent contraints à l’autodissolution par la violence systématique d’une partie du Kop de Boulogne.
Skins modernes, par imitation
La légende des Redwarriors a attiré un certain nombre de jeunes adoptant le look skin par imitation. C’est la tribu urbano-politique dominante des Redskins. Un temps polarisés autour du service d’ordre de la CNT**** (comme Julien ou Rico), ils s’organisent aujourd’hui autour du RASH, de nouveau groupes comme Jeune Garde et Soviet Boys, ou de manière informelle. L’imagerie voudrait que cette relève soit assurée par des jeunes maîtrisant toute la panoplie esthétique et culturelle skin, oubliant que les chasseurs n’étaient pas, à l’origine, des Redskins. Dans le film, Kim, Filou, Domino, Julien insistent tous sur ce point : ils ont commencé chasseurs, ils ont fini skins pour des raisons pratiques. Pour le look agressif et reconnaissable au premier coup d’œil, les techniques de combat et plus particulièrement leur équipement (paraboots coquées, battes, blouson sans col et cheveux ras). Ce n’est qu’ensuite que la contre-culture skinhead est vantée comme naturellement antifasciste.
Bientôt un contre-documentaire ?
La mise en vente d’Antifa – chasseurs de skins n’a évidemment pas été du goût de tout le monde. Batskin, qui se clamait rangé des voitures, s’est fendu d’un entretien sur Radio Bandera Nera. Il assure que les histoires relatées dans le documentaire sont fantasmées, que Julien est « un courant d’air », Rocky « une tapette » et Kim « un nain ». Et d’annoncer qu’il va se rappeler à leur souvenir. Mais si, courant 2008, quelques heurts ont opposé extrême-droite et antifascistes radicaux, force est de constater que la rue n’est toujours pas fasciste. La contre-attaque faf devait aussi passer par la réalisation d’un contre-documentaire mais l’affaire, annoncée en grandes pompes sur les forums nationalistes, n’a pour l’instant débouché sur rien. La riposte vidéo semble donc autant se faire attendre que le mythique retour promis par les nationalistes dans la rue ; prenez tout votre temps, messieurs.
Par Gabrielle Ciddenc
DVD Antifa – chasseurs de skins (Résistance Films)
* acronyme de « France aux français » inventé en 1968 pour désigner les militants d’extrême droite.
** Section Carrément Anti Le Pen. Groupe antifasciste et libertaire, apparu en 1984 à Toulouse.
*** Union Nationale des Etudiants Français. Syndicat étudiant de gauche.
**** Confédération Nationale du travail. Anarchosyndicaliste révolutionnaire.