Iris Van Herpen et les organismes invisibles
Les organismes invisibles de l’infiniment petit inspirent la créatrice néerlandaise Iris Van Herpen, à qui l’on souhaite un long règne… animal ou pas.
Depuis 2007, les chrysalides futuristes, les décoctions plissées et les envols en fines découpes des robes d’Iris plaisent à ses clientes Björk, Lady Gaga ou Beth Ditto. A 28 ans, elle vient d’intégrer la Chambre syndicale de la haute couture parisienne et remporte, avec sa troisième collection Micro, un succès macro. On lui souhaite un long règne… animal ou pas.
Malgré la douce fragilité de vos robes, les carrures sont très « épaulées » et les pourtours piquants. La Fédération française de la couture compte peu de femmes, doivent-elles plus se défendre que les hommes ?
Iris Van Herpen : Probablement, oui. C’est peut-être démodé, mais c’est un fait : la plupart des créateurs des grandes maisons sont des hommes. C’est plus équilibré chez les stylistes photo ou les mannequins, donc je suis sûre que bientôt, le fossé va se combler.
Cela a-t-il été facile de convaincre ce milieu conventionnel avec une vision si expérimentale ?
C’est toujours un challenge de convaincre quiconque, à partir du moment où l’on sort de la norme. Mais je vois que l’artisanat, les nouvelles techniques et les matériaux de mon approche, qui ne se limite pas aux vêtements, ont été très bien.
Quelles ont été les réactions ?
On me dit parfois que mes robes sont effrayantes. Comment cela est-il possible ? C’est en tout cas très éloigné du message que je veux faire passer ! Mes créations sont le reflet de moi-même, mais ce que vous voyez est le reflet de vous-même. J’apprends à me connaître, c’est la même chose pour vous, qui projetez sur la robe ce qui vous effraie. La beauté profonde, c’est quand ce que vous voyez est en partie une création de votre esprit.
Iris Van Herpen : « La beauté profonde, c’est quand ce que vous voyez est en partie une création de votre esprit. »
Vous collaborez avec des architectes [son compatriote Rem Koolhaas et ses chaussures United Nude], des artistes [l’Américain Kris Kuksi, maître du rococo post-industriel]. Comment influencent-ils votre perception de la mode ?
Les collaborations me font sortir de ma bulle. Avancer plus vite. M’ouvrir à des perspectives plus larges. Et l’énergie des autres rend les choses plus excitantes !
Vous avez présenté vingt-huit expositions à travers le monde. Jusqu’où mêlez-vous l’art et la mode ?
Je ne vois pas cela comme un mélange. Considérez la mode comme un art ! En revanche, il y a une différence entre les vêtements et la mode. Aujourd’hui, n’importe quel morceau de coton relié par deux coutures est appelé « mode », ce mot a perdu de sa valeur.
Vous vous inspirez aussi de la science, des insectes…
Je trouve fascinant de visualiser la réalité invisible à l’œil nu. En effectuant des recherches sur les micro-organismes, je suis tombée sur le photographe allemand Steve Gschmeissner, qui utilise un SEM [Scanning Electron Microscope, microscope électronique à balayage] grossissant plus d’un million de fois. Pouvez-vous imaginer à quel point ces créatures sont minuscules ? C’est l’incroyable de pouvoir faire ressortir la beauté de ce monde parallèle, qui nous entoure et évolue même à l’intérieur de nous. Nous savons très peu de choses à leur sujet, et surtout : combien de spécimens sont encore inconnus ?
Ça vous inspirera toute votre vie !
Oui. La relation nature/science est passionnante, c’est l’amour et la haine. Je me demande s’il est possible que nous trouvions un jour un juste équilibre de sorte qu’ils se complètent sans se nuire. Par mon travail, je suis à la recherche de cette balance parfaite.
Quelles matières aimez-vous travailler ?
J’ai commencé avec le cuir. Il est malléable mais fort. J’aime la sensation souple et flexible qu’il procure, son odeur et son caractère inattendu. Chaque morceau est différent, beaucoup moins prévisible que le tissu. J’ai aussi utilisé des baleines de parapluie, des fils de bateaux industriels, des chaînes métalliques, des œillets, de la gaze métallique tissée, des polyamides, du verre, du filament transparent, de la soie métallique, des cuirs fumés, des chaînes de moteur, du Magiflex… sélectionnés pour leur beauté propre et parce que je ne les avais jamais travaillés. J’obtiens des résultats imprévisibles. La beauté d’un matériau doit me surprendre, puis j’essaie d’aller encore plus loin, jusqu’à satisfaction. J’ai fait appel à l’artiste [néerlandais] Bart Hess pour créer de nouvelles matières. Une infinité de possibilités s’offrent alors…
En ce moment, avez-vous une problématique technique à régler à l’atelier ?
Oui, je suis en train de fabriquer une robe d’eau. Certains petits êtres vivants sont très proches de la matière. Cela pousse ma réflexion vers cet instant où l’inanimé devient vivant, et inversement.
Comment parvenez-vous à financer des technologies aussi innovantes ?
Je paie la plupart des frais par la vente et mes projets annexes, mais beaucoup d’entreprises aident au financement de la recherche. Par exemple, l’impression 3D est en partie prise en charge par la société Materialise, qui développe ce procédé.
Vous êtes la première, en haute couture, à utiliser la stéréo-lithographie, qui fabrique des objets solides à partir d’un modèle numérique. L’impression 3D sera-elle la machine à coudre de demain ?
Au stade actuel, cela me semble loin, mais c’est possible. Cela dépendra des améliorations de cette technique.
Vous devez être contente de succéder à Azzedine Alaïa au Groninger Museum…
Oui. J’y présente une sélection chronologique de mes meilleurs looks, et un best of de mes trois dernières collections haute couture, Evasion, Capriole et Micro, dans une galerie de photos et d’installations dont le concept est coréalisé par Bart Hess.
Y a-t-il un nom à barrer parmi les gens auxquels on pense face à vos pièces : David Cronenberg – H.P. Lovecraft – Hussein Chalayan ?
Le seul à garder est Chalayan, il est l’auteur d’une œuvre très contrastée beaucoup plus large que la mode elle-même ; on y trouve de l’histoire, de la science, de la philosophie et de la haute technologie. Je ne connais pas bien David Cronenberg, les films violents ne m’intéressent pas. J’aime la beauté sombre, mais pas la destruction, la douleur ou les esprits négatifs. Lovecraft, pareil, je suis trop hippie pour cela.
Paru dans Standard n° 35 en avril 2012
Photographie ioulex
Remerciements Amandine Chalony et Jessica Dufour
Exposition
Tentoonstelling
Groninger Museum, Pays-Bas
Jusqu’au 23 septembre
Livre
Iris Van Herpen
Préface Jean-Paul Cauvin
(BAI Publishers)
La première collection d’Iris Van Herpen, Fragile Futurity, avait transformé la femme en insecte géant. Ce n’était pas ce qu’on appelle un thème, mais l’entrée en matière d’une créatrice dans un univers micro-biologique que les collections suivantes – Crystallization, Radiaton Invasion, Capriole – auront approfondi. Alliant des techniques oubliées de l’artisanat et les technologies de pointe [impression 3D], l’esbroufe couture de la nature minuscule est observée au plus près de sa grandeur.